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LE PIGEON BLEU
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29 décembre 2007

La Patagonie, 360 degrés d'infini, par Mylène Moisan

Torres_del_PaineOn dit que la réalité dépasse la fiction. En marchant dans le parc chilien Torres del Paine, j'ai compris qu'elle dépassait parfois aussi les rêves.

Ça faisait neuf ans que j'étais passée par là, en pleine Patagonie, avec un ami qui n'avait rien d'un coureur des bois. Pas question, donc, de se taper des jours de marche pour le simple plaisir de la chose. Je m'étais jurée d'y retourner.

Je me suis tenu promesse. Fin octobre, je m'envolais vers le Chili pour boucler la boucle, pour marcher la célèbre «W», une randonnée aussi mythique que populaire. Bon an, mal an, plus de 100 000 marcheurs viennent y battre la semelle, la majorité en haute saison, de décembre à mars. Cette fois, j'étais avec un ami qui bourlinguait déjà depuis huit mois quand je l'ai rejoint à l'autre bout des Amériques.

La plupart des gens prennent trois ou quatre jours pour faire la «W», ce qui implique un itinéraire assez serré et d'exténuantes journées de marche. Nous en avions six. Certains n'y passent qu'une journée. C'est trop peu.

Nous partons le lundi matin de Puerto Natales, le village le plus près, à quelque 110 kilomètres.

Deux heures plus tard, les célèbres silhouettes apparaissent discrètement à l'horizon. Un petit chapelet de montagnes avec, dedans, les grandes tours de roches et leur presque éternelle écharpe de nuages, comme si elles craignaient de prendre froid.

On ne peut pas leur en vouloir, le printemps patagonien est plutôt frisquet en ce mois d'octobre. Environ 10 °C le jour, autour du point de congélation la nuit. Et du vent, en brises, en bises et en rafales.

L'autobus nous dépose aux abords du lac Pehoe, que nous traverserons en catamaran. Magnifique traversée d'une demi-heure à ne plus savoir où poser les yeux, étourdis entre l'eau vert-de-gris et la dentelle de montagnes tout autour.

Terminus, refuge Paine Grande (davantage une auberge), où la presque totalité des passagers du bateau passeront la nuit, soit en camping à 7 $ par personne ou en dortoir, pour 35 $. Certains se mitonneront un souper dans la cuisine collective à l'extérieur, la plupart opteront pour le souper chaud du restaurant - en formule cafétéria - , à 15 $.

 

Il est 13 h 30, nous filons vers l'aventure. Objectif : le camping du lago Grey, 11 kilomètres plus loin. Notre maison bien campée sur nos épaules, nous avançons à bonne vitesse.

La randonnée est magnifique. Tellement que nous n'en finissons plus de nous arrêter juste pour regarder devant, derrière, pour prendre de grandes bouffées d'air pur et quelques photos, qui ne rendent pas justice à l'immensité du paysage.

Au Torres, pas besoin de traîner des réserves d'eau potable. Un contenant d'un litre suffit amplement. Vous le remplirez régulièrement à même les sources d'eau cristalline qui serpentent les montagnes et qui vous filent sous les pieds. Une eau froide et pure, comme l'air patagonien.

Nous sommes à mi-chemin environ quand nous apercevons pour la première fois le glacier Grey, comme une immense langue fourchue s'avançant entre les montagnes. Nous restons figés devant cet étonnant spectacle.

Il nous a fallu presque cinq heures pour atteindre le camping du lago Grey, une heure et demie de plus que ce qu'indiquent les cartes du parc. Je suis chargée comme une mule et, surtout, je n'ai pas consacré une seule minute à m'entraîner pour cette expédition. Les muscles se réveillent brusquement, ils seront plus performants les jours suivants.

En haute saison, une auberge accueille les visiteurs. Lorsque nous sommes passés, l'endroit était presque désert. À quelques mètres de nous, des bouts de glacier voguent, pénards. Quand les rayons de soleil les transpercent, ils tournent au bleu.

Le lendemain matin, nous continuons le chemin qui nous rapprochera du glacier. Peu de marcheurs se permettent ce détour, c'est bien dommage. Nous sommes seuls au monde, les pieds dans l'horizon, à scruter l'épiderme du glacier, ses pics et ses crevasses, ses crêtes blanches et ses ombres bleues et à l'écouter s'effriter dans un bruit de tonnerre.

Rassasiés d'horizon, nous rebroussons chemin vers le refuge Paine Grande, où nous passerons la deuxième nuit. Je me paye le luxe du dortoir et un repas chaud, du steak aussi dur que les semelles de mes bottes, de généreuses pommes de terre et un JELL-O vert fluo pour dessert.

Au troisième jour, nous mettons le cap vers les montagnes, vers la vallée del Francés, plus précisément. Journée magnifique, sous un ciel bleu, assez rare en cette saison.

Nous avons sept heures de marche devant nous, un peu plus de 15 kilomètres. La première moitié, jusqu'au campement Italiano. À part nous, tous les marcheurs y plantent leur tente. Ils seront plus légers pour le reste du parcours, beaucoup plus corsé. Sans compter le vent, qui nous lève littéralement de terre, à tel point qu'il faut parfois se coucher au sol pour ne pas perdre pied.

Pour revenir dormir à l'Italiano, il faut ajouter trois heures de marche. Nous avons choisi de dormir au campement Britanico précisément pour passer plus de temps au coeur des montagnes. Nous avons marché hors des sentiers battus pendant une heure, jusqu'à ce qu'il n'y ait tout autour que des montagnes et de l'infini : 360 degrés de bonheur.

Au Torres del Paine, on ne conquiert pas des sommets, mais des points de vue.

Nous sommes revenus au campement sous un ciel tout gris. Quand nous sommes entrés dans la tente, quelques gouttes de pluie ont frappé au toit. La lumière du jour a filé, laissant l'eau de glace sur la toile. Encore une fois, nous étions seuls au monde, avec, pour nous endormir, le langoureux grincement des grands arbres fouettés par le vent.

 

En couleurs

 

Au matin, le soleil a chassé tous les nuages de la veille. Les rayons se prélassent sur les pics de montagnes devant nous, en une fresque incandescente. Au programme pour ce jeudi, une dizaine d'heures de marche. Quelques minutes après notre départ, nous surprenons deux huemules, l'équivalent de nos chevreuils. Une rencontre rare. Ils sont en voie d'extinction.

Le paysage change du tout au tout, avec les fleurs et les couleurs qui se multiplient et le nez qui surprend de nouvelles odeurs, parfois sucrées, parfois rappelant l'eucalyptus. Le mercure monte, frôlant les 20 °C en après-midi. Le vent est parfois doux, parfois furieux.

Nous longeons le lac Nordenskjöld, aussi beau que difficile à prononcer. Nous suons sous nos peluches, tellement que l'idée de faire une saucette nous traverse l'esprit. Nous plongeons les mains, ce sera suffisant.

À 18h, nous arrivons finalement au refuge Torres, qui n'a de refuge que le nom. Comme le Paine Grande, il s'agit d'une auberge à dortoirs, au confort impressionnant. Ici, la salle à manger n'a rien d'une cafétéria. Une hosteria, à quelques centaines de mètres, offre même des chambres de luxe. Un petit massage avec ça? Un peu plus de 40 $ pour le cou et le dos, une centaine de dollars pour un massage complet de 90 minutes.

Au matin, le ciel est tout triste. Nous partons vers les fameuses Torres. Ceux qui ne viennent qu'une journée se limitent habituellement à cette randonnée, environ huit heures aller-retour.

 

Après la brume, le soleil

 

La première moitié du trajet est particulièrement éprouvante, tout en montées. Nous sommes bien contents de retourner dormir au Torres, où sont restés nos gros sacs à dos. Dame Nature ne sait plus où donner de la tête, elle envoie la pluie et le soleil en même temps. Le paysage est plus tranquille, comme s'il se réservait pour la finale, comme s'il ne voulait pas porter ombrage aux tours de pierre qui attendent les marcheurs tout au bout du chemin.

Ce jour-là, c'est un mur de brume qui attend les marcheurs. De la neige aussi. Nous n'avons jamais vu les Torres, nous les avons devinées à travers la purée de pois. Pendant une heure, nous sommes restés les fesses calées dans les roches glacées dans l'espoir que quelques rayons de soleil se frayent un chemin à travers les nuages. En vain. Nous nous consolerons en saluant le côté mystique de l'expérience.

Demi-tour. Il est temps, le corps commence à prendre froid. À mi-chemin, nous arrêtons au refuge Chileno, aussi chaleureux qu'animé, où nous partageons une bonne soupe chaude et quelques barres plus très tendres. Nous remettons nos vêtements humides et froids pour les derniers kilomètres de la "W". Une pluie fine nous accompagne jusqu'à la maison, où nous attendent une bonne douche chaude et un savoureux boeuf Stroganoff.

Dernier matin, le ciel est tout bleu. Les Torres, invisibles la veille, brillent sous le soleil. Ici plus qu'ailleurs, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Ça vaut pour les minutes aussi.

Nous partons vers un sentier peu fréquenté, comme nous les aimons. Nous marcherons dans la plaine, avec les guanacos, la version chilienne des lamas.

La journée est magnifique et les paysages, splendides. On ne s'habitue pas. Au vent, un peu. C'est le soleil dans les yeux - les cheveux aussi - que nous dégustons les dernières minutes de l'aventure. Dans quelques heures, le point de départ sera le terminus. Le rêve, accompli, appartiendra aux souvenirs. Il en restera quelques dizaines d'images immortalisées par la caméra, le goût de l'eau pure et le sifflement du vent.

http://www.cyberpresse.ca/article/20071227/CPVOYAGES/712151318/1016/CPVOYAGES

Elle en parle si bien qu’il n’y a rien à ajouter.

Pingouin

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