une commune exemplaire
personne n'est "mort pour la France"
À
Beuzeville-au-Plain, en Normandie, il n'y a pas de monument aux
morts. Aucun enfant de la commune n'est jamais tombé au combat.
"La commune n'a pas eu de mort en 14-18. D'après les
anciens, quatorze habitants sont montés au front. Ils sont tous
revenus vivants." Lucien Briard, 80 ans, est le maire de
Beuzeville-au-Plain, petite commune de 46 habitants dans la Manche.
Particularité : c'est l'une des rares communes, sinon la seule, à
ne pas avoir planté, entre le cimetière et son église, un édifice
si modeste soit-il où sont gravés les noms de ses enfants "morts
pour la patrie.".
"Un soldat a été blessé en sauvant un officier. Il s'en
est sorti", ajoute le maire. En cherchant bien, l'histoire
locale mentionne un habitant de Beuzeville-au-Plain mort au combat.
Mais il avait quitté le village pour Paris à l'aube du XXe siècle.
La petite taille de cette commune n'explique pas à elle seule
cette chance : dans la commune voisine de Vierville, qui compte 51
habitants, on dénombre quatre morts pendant la Grande Guerre.
En l'absence de mort pour la France, la mairie n'organise pas de
cérémonie commémorant l'armistice du 11 novembre 1918. "On a
bien essayé plusieurs années de suite, mais il ne venait pas grand
monde", rappelle le maire. D'autant que décidément
Beuzeville-au-Plain n'a rien à déplorer : qu'il s'agisse de la
Seconde Guerre mondiale (deux prisonniers de guerre) ou des combats
coloniaux, les conflits qui ont suivi ont aussi épargné les
habitants. La légende locale raconte qu'il en est de même pour les
lointains grognards des armées napoléoniennes. On ne meurt pas à
la guerre à Beuzeville-au-Plain.
En revanche, cette protection n'a pas profité aux étrangers qui
se sont battus dans les parages. Le 6
juin 1944, de farouches affrontements
opposent paras américains et soldats géorgiens de l'armée
d'occupation. "Ils se sont même battus au couteau", relate
Lucien Briard. Un peu plus tôt, à 1 h 17, le 6 juin 1944, un avion
C 47 de la 101e Airborne s'écrase, touché par la DCA de la
Wehrmacht. Les cinq membres d'équipage et les dix-sept parachutistes
sont tués sur le coup.
Du coup, le 6 juin 2000 a été inaugurée, près de la mairie,
une stèle dédiée à la mémoire de ces soldats américains :
chaque dimanche précédant le 6 juin s'y déroule une cérémonie
commémorative. En Normandie, l'anniversaire du 6 juin 1944 éclipse
souvent celui du 11 novembre 1918.