Halal le son 974
rôle de campagne électorale, dans laquelle nous en sommes venus subitement à nous intéresser à... la souffrance animale. Avouez, c’est fort : des salariés souffrent, des chômeurs souffrent (des milliardaires souffrent moins, mais c’est une autre histoire), mais c’est le sort des veaux, vaches, cochons et couvées qui nous inquiète désormais (euh, non, pas les cochons). Espérons que personne n’est dupe : derrière le débat sur le halal lancé par Marine Le Pen au nom d’un prétendu souci de « laïcité » (une notion qu’on manie depuis très peu de temps, au Front National) fleurent salement les relents de racisme, d’intolérance. Lorsque c’est repris par Claude Guéant gros-doigtement, c’est encore plus flagrant. Bref, nous sommes dans une campagne puante. Alors, lorsque nous nous sommes penchés sur le sujet, pour le Jir de vendredi, nous en avons conclu que quasiment toute la viande abattue à La Réunion se conforme aux rites halal, pour des raisons, bêtement, de taille de marché : sur un petit caillou, imaginer deux filières distinctes d’abattage s’avèrerait ruineux et économiquement non viable. Mais comme nous ne sommes pas n’importe qui, ici, nous avons inventé une sorte de « halal 974 », notamment pour l’abattage des volailles, qui sont « étourdies » (les volailles sont étourdies, c’est bien connues) avant d’être tuées (et non tuées « de leur vivant » comme aurait dit Coluche, ainsi que l’exigent les préceptes coraniques). Bref, nous avons évacué la question de la souffrance animale (entre nous, qui se soucie vraiment de souffrance animale, hein ? Visitez un jour les élevages de poulets, ici ou ailleurs, assistez à des sacrifices divers et variés, vous verrez quelle considération nous portons vraiment aux animaux qui nous nourrissent). Il nous reste donc le fond du débat, celui que Marine Le Pen, Guéant et consorts font semblant de ne pas aborder : la tolérance, le rapport à l’autre, l’acceptation, dans une société de règles issues de diverses communautés, ou croyances, ou convictions, appelez cela comme vous voulez. Oui, nous mangeons, dans l’île du prétendu « vivre ensemble », de la viande halal peut-être bénie par des « sacrificateurs » et, à notre connaissance, personne n’en est tombé malade. Oui, nous vous conseillons, un jour, d’aller partager le cabri sacrifié au temple de Bois-Rouge ou d’ailleurs, même si vous ne croyez pas en ces dieux-là, juste parce que c’est bon et parce que le moment est agréable. Ou bien conformez-vous, juste parce que c’est sain, au même carême que les catholiques à l’approche de Pâques. Il serait étonnant que vous en sortiez meurtris. Ah, évidemment, tout ceci constituera des entorses à la « laïcité », dont la droite dure découvre soudain les bienfaits. Cette même droite dure qui, longtemps, s’est arc-boutée sur un catholicisme obtu. Oserait-elle d’ailleurs, au nom de la laïcité, supprimer les jours fériés religieux (tous catholiques) du calendrier français ? Voilà qui serait un vrai pas vers la laïcité. Ici, sur le sujet, il existe bien un « son 974 » : la proposition, émise depuis plusieurs années, de notre évêque, de troquer quelques jours fériés contre le jour de l’an tamoul, l’Eid-Ul-Fitr ou autre. Ce n’est pas de la laïcité mais du dialogue interreligieux, et c’est déjà ça. On imagine d’ailleurs que l’évêque, comme tout le monde ici, mange aussi de la viande halal. Apparemment, il ne s’en est jamais plaint.
David Chassagne in : le JIR
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