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LE PIGEON BLEU
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24 juillet 2011

le retour du franc ???

Rendez-nous notre Deutsche Mark ! Depuis quelques mois, ce vieux refrain recommence à faire fureur de l’autre côté du Rhin. Selon les derniers sondages, près de la moitié des Allemands se disent désormais hostiles à l’euro, et beaucoup ne cachent plus leur souhait de le voir rapidement disparaître. A commencer par Hans-Olaf Henkel, ancien président du patronat allemand et ex-P-DG d’IBM Europe, dont l’ouvrage «Sauvez notre monnaie !» pulvérise les records de vente depuis sa sortie en décembre dernier.

Histoire de passer à l’acte, deux experts, appuyés par une cinquantaine de personnalités politiques, ont récemment déposé une plainte devant la Cour constitutionnelle fédérale pour invalider le soutien financier à la Grèce. Ils n’ont certes pas obtenu gain de cause, mais c’est un signe qui ne trompe pas. «La zone euro n’est plus viable dans sa forme actuelle», tambourine l’universitaire Markus Kerber, à l’origine de cette action.

Fichtre ! Les jours de la monnaie unique, créée dans l’euphorie générale en 1999, sont-ils vraiment comptés ? Même si aucun haut responsable politique n’ose encore évoquer en public cette hypothèse «stupide» (selon le mot de Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe), la question n’est plus du tout incongrue. Les économistes ne se gênent d’ailleurs plus pour la poser. «Si les Européens n’arrivent pas à s’entendre, une explosion de la zone euro est tout à fait imaginable», prévient, par exemple, Michel Aglietta, du Cepii. «Il y a une chance sur cinq qu’un tel scénario se produise», s’époumone Christian Saint-Etienne, l’un des premiers à avoir évoqué cette thèse dans son livre «La Fin de l’euro». Paul Jorion, auteur du «Capitalisme à l’agonie», est encore plus pessimiste : pour lui, la probabilité de voir exploser en vol la devise européenne dépasse 60%.

Mais pourquoi diable notre monnaie unique se retrouve-t- elle dans l’œil du cyclone ? D’abord, parce que la crise de la dette semble s’être installée pour longtemps. En dépit des plans de sauvetage négociés ces derniers mois avec Bruxelles et le FMI, le Portugal, l’Irlande et la Grèce n’ont, en effet, toujours pas réussi à s’extirper de leurs déficits. Le contraire eût d’ailleurs été étonnant. Pour retrouver un semblant d’équilibre, tous ont coupé à la hache dans leurs dépenses publiques, en particulier dans les prestations sociales et les salaires des fonctionnaires. Or, comme l’avaient prédit bon nombre d’économistes, ces politiques d’austérité ont eu des effets désastreux sur leur croissance. Selon les dernières prévisions, l’activité ne devrait progresser cette année que de 0,4% en Irlande, de 0,3% en Espagne et de 0,2% au Portugal ; et elle devrait… régresser de 3,6% en Grèce.

 

 

 

 

 

Résultat : non seulement le chômage explose dans tous ces pays, mais la chute des recettes fiscales y empêche toute amélioration des comptes publics, ce qui était pourtant le but recherché. En somme, la crise financière est en train de se muer en un redoutable cercle vicieux. Et les marchés ne s’y trompent pas. Pour prêter à la Grèce, qui vient d’être une nouvelle fois dégradée par l’agence de notation Moody’s, ils exigent désormais des taux d’intérêts de 15% – cinq fois supérieurs à ceux qu’ils réclament à l’Allemagne ! – absolument impossibles à honorer par le pays de la feta.

Pour trouver les 60 milliards d’euros dont il avait un besoin urgent, le gouvernement d’Athènes a donc dû tirer une nouvelle fois les sonnettes de ses voisins européens et du FMI début juin. Après s’être longtemps fait prier, l’Allemagne a finalement accepté de passer à la caisse, pour sauver l’union monétaire européenne. Mais il est bien possible que ce soit la dernière fois. Or, s’ils étaient privés de son soutien, les Grecs pourraient, dès la prochaine alerte, être contraints de se déclarer en -cessation de paiement et de reprendre leur indépendance monétaire, pour pouvoir dévaluer. C’est exactement ce qu’a fait l’Argentine – dont la devise était liée au dollar – en 2001, lorsque le FMI a refusé de lui verser une nouvelle rallonge. «Le scénario d’un retrait de la Grèce de la zone euro est désormais sur la table», reconnaît la commissaire grecque à la Pêche, Maria Damanaki.

Mais la crise financière n’explique pas tout. Si notre belle union monétaire est aujourd’hui menacée d’explosion, c’est aussi… qu’elle est loin d’avoir tenu ses promesses. Car enfin qu’en attendait-on ? Une certaine stabilité, bien sûr, une force de frappe monétaire face au dollar, c’est évident, mais, surtout, la prospérité pour tous. Dix ans plus tard, on peut dire que le bilan est plus que mitigé. Certes, les premiers temps, l’instauration de la monnaie unique a bel et bien dopé la croissance du Portugal, de l’Irlande, de la Grèce et de l’Espagne (les fameux Pigs, selon l’expression consacrée) en leur permettant d’emprunter à bon compte. Mais, une fois cette période d’euphorie passée, les pays du Sud ont peu à peu découvert que la nouvelle organisation monétaire était en train… de détruire progressivement leur industrie.

Avant l’arrivée de l’euro, ils disposaient en effet d’une arme très efficace pour doper leur compétitivité : il leur suffisait de dévaluer leur monnaie pour faire mécaniquement baisser les prix de leurs produits et augmenter ceux de leurs concurrents étrangers. C’était pratique ! Pendant des années, les Pigs – et la France aussi – ont régulièrement usé de cette technique pour maintenir leur industrie à flot. Mais désormais qu’elle n’a plus cours, ils sont à la merci des nations les plus compétitives. Résultat : leurs parts de marché s’érodent, leurs usines ferment les unes après les autres, et ils sont confrontés à des déficits commerciaux abyssaux. Pour le plus grand bonheur de l’Allemagne, dont le puissant secteur industriel – rendu plus compétitif encore par la rigueur salariale – se renforce un peu plus chaque jour, et qui croule sous les excédents. En somme, après les avoir enrichis, l’euro est ¬aujourd’hui en train d’affaiblir les pays du Sud.

 

 

 

 

 

Combien de temps ces derniers accepteront-ils de demeurer ainsi les dindons de la farce monétaire ? «Pas plus d’un an ou deux», pronostique Dominique Plihon, prof à Paris-XIII Villetaneuse. De fait, toutes les crises passées l’ont montré, un pays ne peut rester durablement déficitaire sans faire aussitôt l’objet d’attaques spéculatives insoutenables. Pour tenir le coup dans le système actuel, les Pigs n’auraient donc d’autre solution que de réduire toujours plus leur pouvoir d’achat et leur consommation, afin de comprimer leurs importations et leur déficit extérieur. Une paupérisation évidemment inacceptable pour des Etats déjà confrontés à d’inquiétantes tensions sociales. «La situation deviendrait vite intenable, car cette austérité prolongée renforcerait encore le chômage de masse. Ce serait un scénario de type Corée du Nord !», prévient Patrick Artus, directeur des études économiques chez Natixis. Du reste, l’Allemagne elle-même n’y aurait guère intérêt, car l’Europe absorbe 60% de ses exportations…

Alors que faire ? Tous les experts sont d’accord, la meilleure voie possible serait d’adopter un fédéralisme à l’américaine. Autrement dit, de mettre en place un véritable gouvernement économique capable d’opérer des transferts financiers des régions les plus riches vers les plus pauvres. Les lourds déficits de la Grèce et de l’Espagne ne ¬poseraient dès lors pas plus de problème à l’Europe que la désindustrialisation de la Floride n’en crée aux Etats-Unis. Problème : une telle -option supposerait de ¬révolutionner les instances ¬européennes. Il faudrait faire un transfert de souveraineté vers Bruxelles et créer une vraie fiscalité commune – le budget de l’Union européenne ne représente actuellement que 1% de son PIB, contre 70% aux Etats-Unis. Les contribuables les plus riches seraient alors contraints de payer pour les plus pauvres de façon permanente. D’après les calculs de Natixis, l’Allemagne devrait dans ce cas reverser aux autres pays membres l’équivalent de… 8% de son PIB ! Pas facile à faire avaler à Berlin… «Le plus probable, c’est que les Européens s’achemineront très progressivement vers le fédéralisme, en continuant d’ici là à aider les pays les plus endettés», pronostique Laurence Boone, chef économiste Europe de Bank of America.

Encore faudrait-il que tout n’explose pas avant ! En effet, face à la pression sociale, un nouveau gouvernement en Grèce ou en Espagne pourrait très bien se déclarer en faillite et claquer la porte de l’euro pour se redonner des marges de manœuvre économiques. «Et rien ne dit que l’Allemagne ne décidera pas un jour de quitter le navire pour arrêter de payer !», imagine l’économiste Christian Saint-Etienne. Or la défection d’un seul maillon suffirait sans doute à dyna¬miter tout le système : la zone euro serait alors coupée en deux (une forte au nord, une faible au sud), ou carrément supprimée. Et les monnaies nationales feraient alors leur grand retour.

Dans les deux cas, la France serait dans le mauvais wagon, intégrée à la zone sud, ou embarrassée d’un franc faiblard face au Deutsche Mark. Certes, on l’a dit, l’éclatement de l’euro permettrait aux pays du Sud de retrouver leur compétitivité en baissant leur taux de change et de restructurer leur dette. Mais, à côté de ces effets positifs, quels dégâts collatéraux ! Les banques européennes se-retrouveraient subitement avec des dizaines de milliards d’euros de dépréciation d’actifs (leurs créances en monnaies dévaluées), les échanges commerciaux seraient désorganisés, les économies des épargnants rabotées, les cartes de la compétitivité rebattues, des dizaines d’établissements financiers grecs ou espagnols acculés à la faillite, le prix du litre de sans-plomb s’envolerait, et il nous faudrait sans doute relever sans attendre les taux d’intérêt pour défendre notre nouvelle monnaie, au risque de casser la croissance. «Personne n’a intérêt à un tel scénario», assure Sylvain Broyer, de Natixis. Mais personne ne peut garantir qu’il ne se produira pas.

Sandrine Trouvelot

In : Capital

by cloclo

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Commentaires
B
Le déroulement de la crise peut se résumer de manière<br /> simple : le capitalisme s’est reproduit durant les deux<br /> décennies précédant la crise en accumulant une montagne<br /> de dettes. Pour éviter l’effondrement du système, les Etats<br /> ont repris à leur compte l’essentiel de ces dettes qui, de<br /> privées, sont devenus publiques. Leur projet est<br /> dorénavant de présenter la facture aux citoyens sous<br /> forme de coupes budgétaires, d’augmentation des impôts<br /> les plus injustes et de gel des salaires. En résumé la<br /> majorité de la population (travailleurs et retraités) doit<br /> assurer la réalisation de profits fictifs accumulés durant<br /> de longues années.<br /> Le ver était dans le fruit<br /> Vouloir construire un espace économique avec une monnaie unique, mais sans budget, n’était pas<br /> un projet cohérent. Une union monétaire tronquée devient une machine à fabriquer de<br /> l’hétérogénéité et de la divergence. Les pays connaissant une inflation supérieure à la moyenne<br /> perdent en compétitivité, sont incités à fonder leur croissance sur le surendettement.<br /> Rétrospectivement, le choix de l’euro n’avait d’ailleurs pas de justification évidente par rapport à<br /> un système de monnaie commune, avec un euro convertible pour les relations avec le reste du<br /> monde, et des monnaies réajustables à l’intérieur. En réalité, l’euro était conçu comme un<br /> instrument de discipline budgétaire et surtout salariale. Le recours à la dévaluation étant<br /> impossible, le salaire devenait la seule variable d’ajustement.<br /> Pourtant, le système a fonctionné tant bien que mal grâce au surendettement et, au moins dans un<br /> premier temps, à la baisse de l’euro par rapport au dollar. Ces expédients ne pouvaient que<br /> s’épuiser, et les choses ont commencé à se détraquer avec la politique allemande de déflation<br /> salariale qui l’a conduite à accroître ses parts de marché, en majeure partie à l’intérieur de la zone<br /> euro. Même si la zone euro était globalement en équilibre, l’écart s’est ainsi creusé entre les<br /> excédents allemands et les déficits de la majorité des autres pays. Les taux de croissance des pays<br /> de la zone euro ne se sont pas rapprochés : ils ont au contraire eu tendance à diverger, et cela dès<br /> la mise en place de l’euro.<br /> Cette configuration n’était pas soutenable. La crise a brutalement accéléré les processus de<br /> fragmentation et la spéculation financière a fait apparaître au grand jour les tensions inhérentes à<br /> l’Europe néo-libérale. La crise a approfondi la polarisation de la zone euro en deux groupes de<br /> pays. D’un côté, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Autriche bénéficiaient d’importants excédents<br /> commerciaux et leurs déficits publics restaient modérés. De l’autre, on trouvait déjà les fameux<br /> « PIGS » (Portugal Italie Grèce Espagne) dans une situation inverse : forts déficits commerciaux et<br /> déficits publics déjà au dessus de la moyenne. Avec la crise, les déficits publics se sont creusés<br /> partout mais beaucoup moins dans la premier groupe de pays qui conservent des excédents<br /> commerciaux. Dans tous les autres pays, la situation se dégrade avec l’explosion des déficits<br /> publics, et un déséquilibre croissant de la balance commerciale.<br /> En Europe, la crise des dettes souveraines a accéléré le tournant vers l’austérité qui était de toute<br /> manière programmé. La spéculation contre la Grèce, puis l’Irlande et le Portugal n’a été possible<br /> que parce qu’il n’y a eu aucune mesure de contrôle des banques ni de prise en charge mutualisée<br /> 2<br /> des dettes à l’échelle européenne. Ce sont d’ailleurs les banques centrales qui fournissent les<br /> munitions, en prêtant aux banques à 1 % l’argent qui sera ensuite utilisé pour profiter de la hausse<br /> des taux servis par les Etats, et empocher la différence.<br /> L’endettement public prenant le relais de l’endettement privé, la crise financière rebondit sur ce<br /> terrain. De ce point de vue, les plans de sauvetage de l’euro sont en réalité des plans de sauvetage<br /> des banques européennes qui détiennent une bonne partie de la dette des pays menacés. Les<br /> attaques spéculatives sont utilisées comme argument en faveur d’un passage rapide à des plans<br /> d’austérité drastiques. C’est un non-sens qui ne peut déboucher que sur une nouvelle récession, y<br /> compris en Allemagne où les exportations vers les pays émergents ne pourront compenser les<br /> pertes sur les marchés européens.<br /> Au fond, les gouvernements européens n’ont qu’un seul objectif : revenir aussi vite que possible<br /> au business as usual. Mais cet objectif est hors d’atteinte, précisément parce que tout ce qui avait<br /> permis de gérer les contradictions d’une intégration monétaire bancale a été rendu inutilisable par<br /> la crise. Ces éléments d’analyse sont aujourd’hui assez largement partagés. Ils conduisent<br /> cependant à des pronostics et à des orientations opposées : éclatement de la zone euro, ou<br /> refondation de la construction européenne.<br /> Pour une refondation de l’Europe<br /> Le principe essentiel, c’est la satisfaction optimale des besoins sociaux. Le point de départ est<br /> donc la répartition des richesses. Du point de vue capitaliste, la sortie de crise passe par une<br /> restauration de la rentabilité et donc par une pression supplémentaire sur les salaires et l’emploi.<br /> Mais c’est la part du revenu national ponctionnée sur les salaires qui a nourri les bulles<br /> financières. Et ce sont les contre-réformes néolibérales qui ont creusé les déficits, avant même<br /> l’éclatement de la crise.<br /> L’équation est donc simple : on ne sortira pas de la crise par le haut sans une modification<br /> significative de la répartition des revenus. Cette question vient avant celle de la croissance. Certes,<br /> une croissance plus soutenue serait favorable à l’emploi et aux salaires (encore faut-il en discuter<br /> le contenu d’un point de vue écologique) mais, de toute manière, on ne peut pas tabler sur cette<br /> variable si, en même temps, la répartition des revenus devient de plus en plus inégalitaire.<br /> Il faut donc prendre en tenailles les inégalités : d’un côté par l’augmentation de la masse salariale,<br /> de l’autre par la réforme fiscale. La remise à niveau de la part des salaires pourrait suivre une règle<br /> des trois tiers : un tiers pour les salaires directs, un tiers pour le salaire socialisé (la protection<br /> sociale) et un tiers pour la création d’emplois par réduction du temps de travail. Cette progression<br /> se ferait au détriment des dividendes, qui n’ont aucune justification économique ni utilité sociale.<br /> Le déficit budgétaire devrait être progressivement réduit, non pas par une coupe dans les<br /> dépenses, mais par une refiscalisation de toutes les formes de revenus qui ont été peu à peu<br /> dispensées d’impôts. Dans l’immédiat, le coût de la crise devrait être assumé par ses responsables,<br /> autrement dit la dette devrait être en grande partie annulée et les banques nationalisées.<br /> Le chômage et la précarité étaient déjà les tares sociales les plus graves de ce système : la crise les<br /> durcit encore, d’autant plus que les plans d’austérité vont rogner sur les conditions d’existence<br /> des plus défavorisés. Là encore, une hypothétique croissance ne doit pas être considérée comme la<br /> voie royale. Produisons plus pour pouvoir créer des emplois ? C’est prendre les choses à l’envers.<br /> Il faut opérer ici un changement total de perspective et prendre la création d’emplois utiles<br /> comme point de départ. Que ce soit par réduction du temps de travail dans le privé, ou par<br /> créations de postes dans les administrations, services publics et collectivités, il faut partir des<br /> besoins et comprendre que ce sont les emplois qui créent de la richesse (pas forcément<br /> marchande). Et cela permet d’établir une passerelle avec les préoccupations environnementales : la<br /> priorité au temps libre et la création d’emplois utiles sont deux éléments essentiels de tout<br /> programme de lutte contre le changement climatique.<br /> La question de la répartition des revenus est donc le bon point d’accroche, autour de ce principe<br /> simple : « nous ne paierons pas pour leur crise ». Cela n’a rien à voir avec une « relance par les<br /> salaires » mais avec une défense des salaires, de l’emploi et des droits sociaux sur laquelle il ne<br /> 3<br /> devrait pas y avoir de discussion. On peut alors mettre en avant la notion complémentaire de<br /> contrôle : contrôle sur ce qu’ils font de leurs profits (verser des dividendes ou créer des emplois) ;<br /> contrôle sur l’utilisation des impôts (subventionner les banques ou financer les services publics).<br /> L’enjeu est de faire basculer de la défense au contrôle et seul ce basculement peut permettre que<br /> la mise en cause de la propriété privée des moyens de production (le véritable anticapitalisme)<br /> acquière une audience de masse.<br /> Comme le résume bien Özlem Onaran1 : « Un consensus émerge entre les forces anticapitalistes<br /> européennes autour d’une stratégie fondée sur quatre piliers: 1) résistance aux politiques<br /> d’austérité ; 2) réforme fiscale radicale et contrôle des capitaux ; 3) nationalisation/socialisation des<br /> banques sous contrôle démocratique ; 4) audit de la dette sous contrôle démocratique suivi d’un<br /> éventuel défaut ».<br /> Sortie de l’euro ?<br /> Quel serait l’avantage d’une sortie de l’euro ? L’argument principal est qu’il rendrait possible une<br /> dévaluation de la nouvelle monnaie qui rétablirait la compétitivité du pays concerné. Il redonnerait<br /> à la Banque centrale la possibilité d’émettre de la monnaie afin de financer autrement son déficit.<br /> Les plus optimistes y voient un moyen de réindustrialiser une économie, d’atteindre une<br /> croissance plus élevée et de créer des emplois.<br /> La fusion des monnaies nationales au sein de l’euro a retiré une variable d’ajustement essentielle,<br /> le taux de change. Les pays dont la compétitivité-prix recule n’ont d’autre moyen, dans le cadre<br /> européen actuel, que le freinage des salaires et la fuite en avant dans l’endettement. Ceci est vrai<br /> mais n’empêche pas le scénario de sortie de l’euro d’être incohérent.<br /> La sortie de l’euro ne résoudrait en rien la question de la dette et l’aggraverait au contraire, dans la<br /> mesure où la dette à l’égard des non-résidents serait immédiatement augmentée du taux de<br /> dévaluation. La restructuration de la dette devrait donc en tout état de cause être réalisée avant la<br /> sortie de l’euro.<br /> Revenir à une monnaie nationale dans le cas de pays qui enregistrent d’importants déficits<br /> extérieurs les soumet directement à la spéculation sur la monnaie. L’appartenance à l’euro avait au<br /> moins l’avantage de préserver les pays de ces attaques spéculatives : ainsi le déficit commercial de<br /> l’Espagne avait atteint jusqu’à 9 % du PIB sans effet, évidemment, sur « sa » monnaie. Une<br /> dévaluation rend les produits d’un pays plus compétitifs, en tout cas à l’égard des pays qui ne<br /> dévaluent pas. Il faudrait donc que la sortie de l’euro ne concerne qu’un petit nombre de pays.<br /> C’est donc une solution nationale non coopérative où un pays cherche à gagner des parts de<br /> marché sur ses partenaires commerciaux.<br /> Mais une dévaluation fait augmenter le prix des importations, qui se répercute sur l’inflation<br /> interne et peu annuler en partie les gains de compétitivité sur les prix à l’exportation.<br /> L’économiste Jacques Sapir, qui a établi un plan de sortie de l’euro pour la France2, reconnaît que<br /> l’inflation « imposera des dévaluations régulières (tous les ans ou tous les 18 mois) » pour maintenir<br /> le taux de change réel constant. Cela revient à accepter une boucle inflation-dévaluation sans fin.<br /> La compétitivité d’un pays repose sur des éléments matériels : les gains de productivité,<br /> l’innovation, la spécialisation industrielle, etc. Penser que la manipulation des taux de change peut<br /> suffire à assurer la compétitivité est largement une illusion.<br /> C’est pourquoi il n’y a à peu près aucune expérience de dévaluation qui ne se soit pas traduite par<br /> une austérité accrue qui retombe en définitive sur les salariés. Pour que la dévaluation serve à la<br /> mise en place d’une autre répartition des revenus et d’un autre mode de croissance, il faudrait que<br /> les rapports de forces sociaux aient été profondément transformés. Faire de la sortie de l’euro un<br /> préalable revient donc à inverser les priorités entre transformation sociale et taux de change. Il y a<br /> là un glissement extrêmement dangereux. Dans son document, Jacques Sapir souligne que la<br /> 1 Özlem Onaran, « An internationalist transitional program towards an anti-capitalist Europe », International<br /> Viewpoint n°435, April 2011.<br /> 2 Jacques Sapir, S’il faut sortir de l’Euro, document de travail, 6 avril 2011.<br /> 4<br /> « nouvelle monnaie devrait alors être insérée dans les changements de politique macroéconomique<br /> et institutionnel (…) si l’on veut qu’elle donne tous les effets attendus ». Parmi ces changements, il<br /> cite un rattrapage des salaires, la pérennisation des systèmes sociaux, un contrôle strict des<br /> capitaux, la réquisition de la banque de France, le contrôle de l’Etat sur les banques et les<br /> assurances. Mais toutes ces mesures devraient avoir été imposées avant même tout projet de<br /> sortie de l’euro.<br /> Un gouvernement de transformation sociale commettrait d’ailleurs une terrible erreur stratégique<br /> en commençant par sortir de l’euro, puisqu’il s’exposerait ainsi à toutes les mesures de rétorsion.<br /> Politiquement, le risque est très grand de donner une légitimité de gauche aux programmes<br /> populistes. En France, le Front National fait de la sortie de l’euro l’un des axes de sa politique. Il<br /> renoue avec une logique national-socialiste qui combine le discours xénophobe avec une lecture<br /> faisant de l’intégration européenne la source exclusive de tous les maux économiques et sociaux.<br /> C’est le fond de la question. La mondialisation et l’intégration européenne néolibérales renforcent<br /> le rapport de forces en faveur du capital. Mais il n’est pas possible d’en faire la cause unique,<br /> comme si un meilleur partage des richesses pouvait s’établir spontanément, à l’intérieur de chaque<br /> pays, à la seule condition de prendre des mesures protectionnistes. Laisser croire que la sortie de<br /> l’euro pourrait en soi améliorer le rapport de forces en faveur des travailleurs est au fond l’erreur<br /> d’analyse fondamentale. Il suffit pourtant de considérer l’exemple britannique : la livre sterling ne<br /> fait pas partie de l’euro, mais cela ne met pas la population à l’abri d’un plan d’austérité parmi les<br /> plus brutaux en Europe.<br /> Les partisans de la sortie de l’euro avancent un autre argument : la sortie de l’euro serait une<br /> mesure immédiate, relativement facile à prendre, alors qu’une perspective de refondation<br /> européenne serait hors d’atteinte. Cet argument passe à côté de la possibilité même d’une<br /> stratégie de rupture qui ne présuppose pas qu’elle intervienne de manière simultanée dans tous<br /> les pays européens.<br /> Pour une stratégie de rupture et d’extension<br /> Le choix semble donc être entre une aventure hasardeuse et une harmonisation utopique. La<br /> question politique centrale est alors de sortir de ce dilemme. Pour essayer d’y répondre, il faut<br /> travailler la distinction entre les fins et les moyens. L’objectif d’une politique de transformation<br /> sociale, c’est, encore une fois, d’assurer à l’ensemble des citoyens une vie décente dans toutes ses<br /> dimensions (emploi, santé, retraite, logement, etc.). L’obstacle immédiat est la répartition des<br /> revenus qu’il faut modifier à la source (entre profits et salaires) et corriger au niveau fiscal. Il faut<br /> donc prendre un ensemble de mesures visant à dégonfler les revenus financiers et à réaliser une<br /> réforme fiscale radicale. Ces enjeux passent par la mise en cause des intérêts sociaux dominants,<br /> de leurs privilèges, et cet affrontement se déroule avant tout dans un cadre national. Mais les<br /> atouts des dominants et les mesures de rétorsion possibles dépassent ce cadre national : on<br /> invoque immédiatement la perte de compétitivité, les fuites de capitaux et la rupture avec les<br /> règles européennes.<br /> La seule stratégie possible doit alors s’appuyer sur la légitimité des solutions progressistes, qui<br /> résulte de leur caractère éminemment coopératif. Toutes les recommandations néo-libérales<br /> renvoient en dernière instance à la recherche de la compétitivité : il faut baisser les salaires,<br /> réduire les « charges » pour, en fin de compte, gagner des parts de marché. Comme la croissance<br /> sera faible dans la période ouverte par la crise en Europe, le seul moyen pour un pays de créer des<br /> emplois, sera d’en prendre aux pays voisins, d’autant plus que la majorité du commerce extérieur<br /> des pays européens se fait à l’intérieur de l’Europe. C’est vrai même pour l’Allemagne (premier ou<br /> deuxième exportateur mondial avec la Chine), qui ne peut compter sur les seuls pays émergents<br /> pour tirer sa croissance et ses emplois. Les sorties de crise néo-libérales sont donc par nature noncoopératives<br /> : on ne peut gagner que contre les autres, et c’est d’ailleurs le fondement de la crise<br /> de la construction européenne.<br /> En revanche, les solutions progressistes sont coopératives : elles fonctionnent d’autant mieux<br /> qu’elles s’étendent à un plus grand nombre de pays. Si tous les pays européens réduisaient la<br /> durée du travail et imposaient les revenus du capital, cette coordination permettrait d’éliminer les<br /> 5<br /> contrecoups auxquels serait exposée cette même politique menée dans un seul pays. La voie à<br /> explorer est donc celle d’une stratégie d’extension que pourrait suivre un gouvernement de la<br /> gauche radicale :<br /> 1. on prend unilatéralement les « bonnes » mesures (par exemple la taxation des transactions<br /> financières) ;<br /> 2. on les assortit de mesures de protection (par exemple un contrôle des capitaux) ;<br /> 3. on prend le risque politique d’enfreindre les règles européennes ;<br /> 4. on propose de les modifier en étendant à l’échelle européenne les mesures prises ;<br /> 5. on n’exclut pas un bras de fer et on use de la menace de sortie de l’euro.<br /> Ce schéma prend acte du fait qu’on ne peut conditionner la mise en oeuvre d’une « bonne »<br /> politique à la constitution d’une « bonne » Europe. Les mesures de rétorsion de toutes sortes<br /> doivent être anticipées au moyen de mesures qui, effectivement, font appel à l’arsenal<br /> protectionniste. Mais il ne s’agit pas de protectionnisme au sens habituel du terme, car ce<br /> protectionnisme protège une expérience de transformation sociale et non les intérêts des<br /> capitalistes d’un pays donné face à la concurrence des autres. C’est donc un protectionnisme<br /> d’extension, dont la logique est de disparaître à partir du moment où les « bonnes » mesures<br /> seraient généralisées.<br /> La rupture avec les règles européennes ne se fait pas sur une pétition de principe mais à partir<br /> d’une mesure juste et légitime, qui correspond aux intérêts du plus grand nombre et qui est<br /> proposée comme marche à suivre aux pays voisins. Cet espoir de changement permet alors de<br /> s’appuyer sur la mobilisation sociale dans les autres pays et de construire ainsi un rapport de<br /> forces qui peut peser sur les institutions européennes. L’expérience récente du plan de sauvetage<br /> de l’euro a d’ailleurs montré qu’il n’était pas besoin de changer les traités pour passer outre à un<br /> certain nombre de leurs dispositions.<br /> La sortie de l’euro n’est plus, dans ce schéma, un préalable. C’est au contraire une arme à utiliser<br /> en dernier recours. La rupture devrait plutôt se faire sur deux points qui permettraient de dégager<br /> de véritables marges de manoeuvre : nationalisation des banques et dénonciation de la dette.<br /> Rupture et refondation<br /> Le premier point d’appui est la capacité de nuisance à l’égard des intérêts capitalistes : le pays<br /> innovant peut restructurer sa dette, nationaliser les capitaux étrangers, etc. ou menacer de le faire.<br /> Même dans le cas d’un petit pays, la capacité de riposte est considérable, compte tenu de<br /> l’imbrication des économies et des marchés financiers. Beaucoup pourraient y perdre, par exemple<br /> les banques européennes dans le cas de la Grèce. Au lieu de se coucher littéralement devant la<br /> finance, Papandreou aurait pu entamer un bras de fer en disant : « La Grèce ne peut pas payer, il<br /> faut donc discuter ». C’est ce qu’avait fait l’Argentine en suspendant sa dette en 2001 et en<br /> obtenant une renégociation de sa dette.<br /> Mais le principal point d’appui résiderait dans le caractère coopératif des mesures prises. C’est<br /> une énorme différence avec le protectionnisme classique qui cherche toujours au fond à tirer son<br /> épingle du jeu en grignotant des parts de marché à ses concurrents. Toutes les mesures<br /> progressistes, au contraire, sont d’autant plus efficaces qu’elles se généralisent à un plus grand<br /> nombre de pays. Il faudrait donc parler ici d’une stratégie d’extension qui repose sur le discours<br /> suivant : nous affirmons notre volonté de taxer le capital et nous prenons les mesures de<br /> protection adéquates. Mais c’est en attendant que cette mesure, comme nous le proposons, soit<br /> étendue à l’ensemble de l’Europe. C’est donc au nom d’une autre Europe que serait assumée la<br /> rupture avec l’Europe réellement existante. Plutôt que de les opposer, il faut donc réfléchir à<br /> l’articulation entre rupture avec l’Europe néolibérale et projet de refondation européenne.<br /> Le projet et le rapport de forces<br /> Un programme qui ne viserait qu’à réguler le système à la marge serait non seulement sousdimensionné<br /> mais aussi peu mobilisateur. En sens inverse, une perspective radicale risque de<br /> 6<br /> décourager devant l’ampleur de la tâche. Il s’agit en quelque sorte de déterminer le degré optimal<br /> de radicalité. La difficulté n’est pas tant d’élaborer des dispositifs d’ordre technique : c’est<br /> évidemment indispensable et c’est un travail largement avancé, mais aucune mesure habile ne<br /> peut permettre de contourner l’affrontement inévitable entre intérêts sociaux contradictoires.<br /> Sur les banques, l’éventail va de la nationalisation intégrale à la régulation, en passant par la<br /> constitution d’un pôle financier public ou la mise en place d’une réglementation très<br /> contraignante. La dette publique peut quant à elle être annulée, suspendue, renégociée, etc. La<br /> nationalisation intégrale des banques et la dénonciation de la dette publique sont des mesures<br /> légitimes et économiquement viables mais elles peuvent paraître hors de portée, en raison du<br /> rapport de forces actuel. Là se situe le véritable débat : quelle est, sur l’échelle du radicalisme, la<br /> position du curseur qui permet le mieux de mobiliser ? Ce n’est pas aux économistes de trancher<br /> ce débat et c’est pourquoi, plutôt que de proposer un ensemble de mesures, cet article a cherché à<br /> poser des questions de méthode et à souligner la nécessité, pour vraie sortie de crise, de trois<br /> ingrédients indispensables :<br /> 1. une modification radicale de la répartition des revenus ;<br /> 2. une réduction massive du temps de travail ;<br /> 3. une rupture avec l’ordre mondial capitaliste, à commencer par l’Europe réellement existante.<br /> Le débat ne peut être enfermé dans une opposition entre anti-libéraux et anti-capitalistes. Cette<br /> distinction a évidemment un sens, selon que le projet est de débarrasser le capitalisme de la<br /> finance ou de nous débarrasser du capitalisme. Mais cette tension ne devrait pas empêcher de<br /> faire un long chemin ensemble, tout en menant ce débat. Le « programme commun » pourrait<br /> reposer ici sur la volonté d’imposer d’autres règles de fonctionnement au capitalisme. Et c’est bien<br /> la ligne de partage entre la gauche radicale de rupture et le social-libéralisme d’accompagnement.<br /> La tâche prioritaire aujourd’hui est en tout cas, pour la gauche radicale, de construire un horizon<br /> européen commun, qui serve de base à un véritable internationalisme
B
Un texte de l'économiste Michel Husson publié le 18 juillet 2011( A l'encontre, la Brèche.)<br /> Michel Husson s'interroge sur la stratégie permettant de répondre à la crise et de transformer la construction européenne dans une perspective de rupture. A lire et discuter<br /> <br /> michel_husson_euro_en_sortir_ou_pas.pdf
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